Décryptage
Un homme peut-il aimer son camarade garçon ?
La question vaut aussi pour la femme qui aimerait une autre femme. Dans une société où la sexualité est réservée à la reproduction, donc à la pérennisation de l'espèce, l'homosexualité ne peut être acceptée. Elle signifierait stérilité et mort de l'espèce. Pour l'instant, le plaisir n'est pas le but premier de l'acte sexuel, c'est un adjuvant. Au-delà de la répugnance pour l'homosexualité, il y a un acte de conservation, de préservation.
Par Ramata Soré
Cheveux noirs coupés à ras, moustache et barbe, superbement taillés, forment une couronne autour de la bouche. Une raie de toisons sous la lèvre inférieure renforce les signes de virilité de Henri, un nom d'emprunt, jeune burkinabè de 26 ans. Il vient de prendre une douche. Une serviette autour de la taille, Henri se pommade le corps qui n'est ni trop maigre ni trop gras. Un tricot noir moulant fait ressortir son buste. Homosexuel, Henri l'est depuis l'enfance.
En cette soirée du mercredi 16 février 2005, la concession familiale de Henri est inondée par la pénombre. Tout au fond, des rayons lumineux jaillissent d'une chambre sur la porte ouverte. Les murs de cette chambre sont d'un bleu ciel immaculé dont les bords inférieurs sont peints en marron. Un matelas, enveloppé dans un drap gris, est posé sur le sol recouvert d'un tapis bleu turquoise aux motifs carrés. Une fille et un jeune homme affalés y font la causette. Eux également sont homosexuels. A l'angle gauche de la pièce, sur une table, se trouve une grande valise pleine de vêtements soigneusement rangés. A l'angle droit est posé un énorme pot en paille avec à l'intérieur, des balaies décoratifs multicolores à dominance rouge. En haut, deux étagères. L'une est en verre. Sur elle, sont posés des verres de champagne, et de vin, etc. L'autre en bois peint en blanc, une petite boîte blanche en carton, une gamme variée de pommades corporelles pour femme, des flacons de parfum. De femme, il n'y en a point dans cette chambre, du moins c'est Henri la femme. "J'ai un corps d'homme mais je suis femme dans ma tête. Je raisonne comme une femme", précise-t-il, de sa voix douce. Sa féminité, il la montre et la vit, en nouant un pagne ou une serviette autour des reins lorsqu'il est à la maison, par une démarche ondulante avec des gestuelles sensuelles, par le fait de se pommader... "Nous avons grandi ensemble dans le même quartier et je l'ai toujours connu efféminé", déclare l'un de ses amis d'enfance. Ayant, quatre frères et sœurs, tous hétérosexuels, Henri est le seul de sa famille à aimer les hommes et à avoir des relations sexuelles avec eux. Pour lui, il est "né homosexuel".
Annick, avec son prénom de circonstance, est une jeune fille de 32 ans. Elle est lesbienne, c'est-à-dire qu'elle a des rapports intimes avec une autre fille. Il y a cinq ans de cela, une nuit, elle surprend son petit ami dans les bras d'une fille. C'est la déception. Les larmes aux yeux, elle court se confier à l'une de ses amies. De consolatrice, cette dernière, dès ce moment, remplace le petit copain infidèle. "Depuis le regard des garçons m'insupporte et je les hais!", lance Annick. Maintenant poursuit-elle, elle a "un prince charmant [c'est une fille] qui me fait vivre une romance faite de simplicité. Nous nous aimons sincèrement. Et je sais qu'il ne me trahira pas".
Le rejet de la société
Le plus difficile pour les homosexuels n'est pas tant leurs pratiques sexuelles, mais le fait de s'accepter et de faire leur coming-out. Autrement dit, se faire admettre par la société en se montrant au grand jour en tant qu'homosexuels et assumer leur homosexualité. Cette impossibilité de s'afficher se révèle très douloureuse pour eux.
"Ce n'est pas facile de vivre son homosexualité et d'en parler à quelqu'un. Ni à sa famille, ni à ses amis. Personne ne peut comprendre ce que c'est qu'être homosexuel! Les rares personnes qui le savent me demandent pourquoi une belle fille comme moi couche avec une autre fille", affirme Annick qui auparavant n'avait jamais eu d'attirance pour d'autres femmes. "Tout parent voudrait que son enfant suive la norme de la société. " " Les miens le prenaient très mal et ne concevaient pas que je sois homosexuel", confie Henri. A l'école primaire, du fait qu'il était un garçonnet efféminé, il a été la risée de ses camarades de classe et des autres enfants du quartier. C'est à l'age de 14 ans qu'il prend conscience de sa situation. "Une fois que j'ai su que j'étais homosexuel, je me suis accepté et j'ai assumé" dit-il. La norme de comportement sexuel au Burkina Faso est l'hétérosexualité. Face donc à l'homosexualité, les attitudes varient de l'incompréhension, à l'exclusion. "Moi homme, en regardant une femme bien habillée, j'y trouve un certain plaisir et j'ai des sentiments. Et je n'arrive pas à comprendre que certains hommes désirent d'autres hommes. Si telle était l'attitude de leurs parents, seraient-ils nés?", se demande Aboubacar, étudiant en droit. Avant de renchérir : "Je pense qu'il faut enfermer tous ces homosexuels. Ce sont des malades. D'ailleurs, le député burkinabè, qui osera voter une loi afin que notre société reconnaisse l'homosexualité, fera une insulte au genre humain. Il ne mérite pas sa place à l'Assemblée nationale". Marianne, enseignante de profession et croyante, dénonce les efforts de certaines personnes "à démontrer que l'homosexualité est une chose naturelle, et qu'à côté des hétérosexuels, il y a les homosexuels, comme il y aurait, par exemple, les Blancs et les Noirs. J'ai naïvement, toujours pensé que l'homme et la femme allaient si bien ensemble, et qu'ils étaient faits l'un pour l'autre". Léon pense qu'il faut éradiquer l'homosexualité avec le soutien du droit en prenant en compte les aspirations du peuple. "Or les aspirations du peuple burkinabè en matière de relation, c'est le mariage homme-femme". Patrick, lui a été désappointé : "j'ai été déçu de découvrir qu'une personne que j'estime beaucoup est homosexuelle. Dès cet instant, j'ai eu de la peine pour lui et pour moi parce que je ne peux pas comprendre qu'en Afrique, un jeune homme beau, élégant soit homosexuel".
Pour Dieudonné, imprimeur, les homosexuels : "sont des malades qui, à force de copier le Blanc deviennent moins que des animaux. Ils ont perdu la raison. Les animaux sont encore mieux que ces personnes car je n'ai jamais vu deux chiens ou deux chattes s'accoupler. Les rapports qu'ils entretiennent sont des actes contre nature qu'il faut réprimer avec la dernière énergie".
Pour certaines personnes, l'homosexualité est le résultat de la dégradation des mœurs face à un système éducatif destructeur qui n'exalte pas les valeurs des sociétés traditionnelles burkinabè et ne fait que pousser les jeunes à consommer aveuglement tout ce qui vient de l'Occident. Ce rejet de l'homosexualité, de l'appréciation personnelle, va jusqu'à à la discrimination, à l'agression verbale et physique. "Une fois, nous sommes allés dans un bar et on a refusé de nous servir parce que nous étions gays", dénonce Henri. Les homosexuels ne fréquentent pas de lieux de divertissement qui leur sont propres. Mais lorsqu'ils prennent l'habitude d'un lieu, cet endroit est étiqueté et les personnes qui ne veulent pas les côtoyer désertent ces lieux. Ils se plaignent également du harcèlement policier. Les personnes qui stigmatisent les homosexuels (gays ou lesbiennes) sont appelées homophobes par les homosexuels. L'homophobie, comme la définit Annick, "est le fait de déconsidérer et de dévaluer la sexualité des hommes qui font l'amour entre eux, ou des femmes entre elles".
Mais on trouve aussi des Burkinabè tolérants qui essayent de comprendre le comportement des homosexuels en analysant le contexte mondial. "Du moment que l'être humain a pu modifier sa sexualité par l'usage des contraceptifs, pour ne pas agir comme les animaux programmés pour avoir des rapports sexuels et dès lors que l'on considère que l'amour n'est plus un moyen de la procréation mais un moyen de plaisir, on ne peut pas considérer l'homosexualité comme une déviance, car la procréation n'est plus l'élément essentiel dans les rapports sexuels, c'est le plaisir. Si l'on part du postulat que faire l'amour, c'est procréer, en ce moment, l'on peut dire que l'homosexualité est une déviance. Or ici, ce n'est pas le cas. Si une personne ne trouve pas son plaisir avec une autre de même sexe qu'elle, pourquoi lui interdire cela", soutient Luc Ibriga, enseignant à l'Unité de recherche et de formation en sciences juridiques et politique de l'Université de Ouagadougou.
Quelques personnes restent indifférentes à la pratique homosexuelle. "Si c'est leur nature, il n'y a pas à être spécialement fier d'être homosexuel, pas plus que d'être hétérosexuel", lance serein, Madi, fonctionnaire. D'autres émettent des inquiétudes. "Chaque citoyen doit assumer sa part de responsabilité par rapport à ce phénomène, sinon cela sera un désastre pour notre société et ce, lorsque ces homosexuels profitant de la tolérance et de l'indifférence vont commencer à réclamer des droits".
Pour l'heure, les homosexuels burkinabè ne pensent pas à une quelconque revendication de droits. "La société burkinabè est vraiment homophobe et elle n'est pas prête à nous laisser nous exprimer. Ce qui fait que nous sommes discrets", constate Henri.
A force de subir les différents types de discriminations, Henri ne s'en émeut plus. Ce qui importe pour lui, c'est l'attitude de ses parents à son endroit. "Par amour pour moi, ma mère, mes frères et sœurs ont fini par accepter mon homosexualité". "Si tu écoutes les autres, tu pleures dans un coin toute ta vie, donc, ça ne sert a rien de les écouter. Je suis ce que je suis", dit Annick en hochant les épaules. Ils mènent leur vie comme tout le monde. Même, l'amour fait partie de leur épanouissement.
De l'amour comme chez les hétérosexuels
"C'est pas parce qu'on est homosexuel qu'on n'est pas humain, ce n'est pas parce qu'on est gay qu'on est anormal. Nous sommes comme les autres", soutient Henri. Pour lui tout comme pour Annick, le fait que dans un couple homosexuel " masculin ", l'un des partenaires se comporte comme une femme et l'autre comme un homme est pour suivre la nature des choses. "La sexualité, disent-ils, ne définit pas la qualité de l'Homme. Tout se passe dans la tête". Puis Henri de renchérir, "moi par exemple, je suis efféminé et dans mon couple, je suis la femme. J'ai besoin d'un homme qui va m'aimer, qui va s'afficher avec moi et me présenter comme sa femme". Les homosexuels aiment donc un partenaire comme les hétérosexuels aiment le leur. Très souvent les homosexuels burkinabè ont pour partenaires "des Européens parce qu'avec eux, au moins, on se sent à l'aise. J'ai vécu 5 ans avec un Français et dans ses bras, je me sentais femme, aimée, dorlotée. Avec les Noirs, ce n'est pas possible. Ils sont avec toi juste parce qu'ils veulent coucher mais refuse de s'afficher", se désole Henri. Certains gays ou lesbiennes burkinabè tentent aussi de dissimuler leurs préférences sexuelles en épousant une femme ou un homme pour déjouer la vigilance de la société. Ni Annick ni Henri ne comptent avoir ou adopter des enfants. Pour eux : "la société burkinabè est homophobe. Avoir un enfant ou en élever serait le marginaliser avec les moqueries, les insultes, les actes discriminatoires...". Et Aboubacar de s'écrier : "Qui va accoucher afin qu'eux, ils adoptent ?" Notre contexte social n'est pas favorable et prêt à accepter que les homosexuels revendiquent le droit de se marier ou d'avoir des enfants comme sous d'autres cieux.
Tout comme, il y a des prostitués hétérosexuels, il en existe également homosexuels fréquentés par des hommes ou femmes mariés, par des solitaires ou aventuriers d'un soir. De fait, il y a des homosexuels qui couchent juste pour le plaisir, les fantasmes, satisfaire une curiosité, ou par vice. D'autres le font tout simplement pour de l'argent. "Nous ne considérons pas ces personnes comme homosexuels car l'homosexualité ne se résume pas à une pratique sexuelle, ce n'est pas un métier, c'est un mode de vie", martèle Henri. Dans notre société, l'hétérosexualité est identifiée comme la norme sexuelle. A peine si l'on parle de l'homosexualité. Pourtant, les homosexuels existent. L'arrivée timide et discrète de la communauté transgenre (transsexuel, travestie...), où chacun se définit en fonction du genre psychique qu'il ressent comme le sien, et ce, sans considération de ses organes génitaux, va tout déranger
Le terme de sodomie vient du nom de la ville de Sodome. L'histoire de Sodome et de Gomorrhe, selon la Bible et le Coran, révèle que Dieu a détruit ces deux villes en faisant pleuvoir sur elles, du feu et du soufre. Pourquoi donc ? Selon les deux livres saints, c'est parce que : "Le cri contre Sodome et Gomorrhe s'est accru, et leur péché est énorme ". Les vieillards et les enfants dont Lot était le prophète, "lui dirent : Où sont les hommes qui sont entrés chez toi cette nuit ? Fais-les sortir vers nous, pour que nous les connaissions ". Genèse 19.5. Dans la Bible, "connaître" est utilisé dans le sens d'avoir des relations sexuelles. Lot comprit leurs intentions et proposa des membres de sa famille : "Voici, j'ai ici deux filles qui n'ont point connu d'homme; je vous les amènerai dehors, et vous leur ferez ce qu'il vous plaira. Seulement, ne faites rien à ces hommes puisqu'ils sont venus à l'ombre de mon toit". Genèse 19.8. La punition contre ceux qui pratiquent l'homosexualité est la mort, c'est pourquoi Dieu a détruit par le feu Gomorrhe et Sodome, villes où l'homosexualité était largement pratiquée.
El hadj Adama Sakandé, premier vice-président de la communauté musulmane du Burkina affirme que "l'homosexualité qu'elle soit pratiquée par une femme ou par un homme, est sanctionnée par la loi islamique, la Charia". Et cette sanction n'est rien d'autre que la mort. Dans l'Ancien testament ou Loi de Moïse, en Lévitique18.22., il est écrit : "Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. C'est une abomination ". En Lévitique 20.13. , tous ceux qui s'adonnent à cette abomination seront "... punis de mort : leur sang retombera sur eux". Dans le Nouveau Testament en 1 Corinthiens 6.9-10, Paul a écrit : "Ne savez-vous pas que les injustes n'hériteront point le royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas : ni les débauchés, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les homosexuels, ni les voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les outrageux, ni les ravisseurs, n'hériteront le royaume de Dieu". Aucun verset biblique n'utilise le terme homosexuel, selon l'abbé Valentin Nandnaba. Et d'expliquer "la Bible nous parle du mariage, de l'union entre une femme et un homme. C'est pourquoi il est dit que l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair. Les personnes qui pratiquent l'homosexualité, l'Eglise leur demande de cesser d'être chrétiens car elles sont toujours en état de péché mortel". Le Vatican affirme que les pratiques homosexuelles sont des "péchés gravement contraires à la chasteté", condamnés par les écritures. Le Saint siège voit, dans l'homosexualité, "un instrument du diable menaçant la société... une nouvelle idéologie du mal, peut-être plus insidieuse...".
L'Islam et la chrétienté burkinabè rejètent l'homosexualité. Ils ne sont pas prêts à accueillir en leur sein des homosexuels. Pourtant, certains homosexuels sont profondément croyants. "Je suis [croyant] et pécheur comme toute créature. Je sais que la religion interdit ce que je fais. Mais cela ne veut pas dire que ma religion me bannit. Lorsque, j'y vais j'essaie de ressembler aux autres croyants", avoue Henri, un homosexuel.
La Bible et le Coran sont, certes, des repères mais les religions subissent l'évolution sociale. Le sentiment religieux, qui s'est fortement effrité en Europe, soutient Marc, ex-séminariste, est à l'origine de la forte propension de leurs citoyens à l'homosexualité : "Ils n'ont plus de repères religieux, car ils ne croient plus en Dieu, pas plus qu'à la Bible et au Coran. Et lorsqu'une personne n'a plus de repère, elle agit comme elle le désire. Cet effritement commence en Afrique et notamment au Burkina Faso. Il nous faut donc faire attention et vite agir pour empêcher... ".
Pour combattre l'homosexualité, Marc propose donc le rattachement de l'homme à Dieu avec le respect des dix commandements divins. El hadj Adama Sakandé de la communauté musulmane préconise : "d'inculquer aux enfants les valeurs culturelles et spirituelles, de respecter les principes d'éducation édictés par le Prophète Muhammad : de 0 à 7 ans, jouer avec l'enfant car il n'a pas la raison très développée. De 7 à 14 ans, l'éduquer en lui apprenant à faire ses prières, le jeûne. C'est à cet âge qu'on sépare les garçons et les filles. Les garçons doivent avoir les couchettes et les filles les leurs. Les enfants, dès lors, s'identifient aux rôles liés à leur sexe".
Ramata Soré
www.evenement-bf.net
La question vaut aussi pour la femme qui aimerait une autre femme. Dans une société où la sexualité est réservée à la reproduction, donc à la pérennisation de l'espèce, l'homosexualité ne peut être acceptée. Elle signifierait stérilité et mort de l'espèce. Pour l'instant, le plaisir n'est pas le but premier de l'acte sexuel, c'est un adjuvant. Au-delà de la répugnance pour l'homosexualité, il y a un acte de conservation, de préservation.
Par Ramata Soré
Cheveux noirs coupés à ras, moustache et barbe, superbement taillés, forment une couronne autour de la bouche. Une raie de toisons sous la lèvre inférieure renforce les signes de virilité de Henri, un nom d'emprunt, jeune burkinabè de 26 ans. Il vient de prendre une douche. Une serviette autour de la taille, Henri se pommade le corps qui n'est ni trop maigre ni trop gras. Un tricot noir moulant fait ressortir son buste. Homosexuel, Henri l'est depuis l'enfance.
En cette soirée du mercredi 16 février 2005, la concession familiale de Henri est inondée par la pénombre. Tout au fond, des rayons lumineux jaillissent d'une chambre sur la porte ouverte. Les murs de cette chambre sont d'un bleu ciel immaculé dont les bords inférieurs sont peints en marron. Un matelas, enveloppé dans un drap gris, est posé sur le sol recouvert d'un tapis bleu turquoise aux motifs carrés. Une fille et un jeune homme affalés y font la causette. Eux également sont homosexuels. A l'angle gauche de la pièce, sur une table, se trouve une grande valise pleine de vêtements soigneusement rangés. A l'angle droit est posé un énorme pot en paille avec à l'intérieur, des balaies décoratifs multicolores à dominance rouge. En haut, deux étagères. L'une est en verre. Sur elle, sont posés des verres de champagne, et de vin, etc. L'autre en bois peint en blanc, une petite boîte blanche en carton, une gamme variée de pommades corporelles pour femme, des flacons de parfum. De femme, il n'y en a point dans cette chambre, du moins c'est Henri la femme. "J'ai un corps d'homme mais je suis femme dans ma tête. Je raisonne comme une femme", précise-t-il, de sa voix douce. Sa féminité, il la montre et la vit, en nouant un pagne ou une serviette autour des reins lorsqu'il est à la maison, par une démarche ondulante avec des gestuelles sensuelles, par le fait de se pommader... "Nous avons grandi ensemble dans le même quartier et je l'ai toujours connu efféminé", déclare l'un de ses amis d'enfance. Ayant, quatre frères et sœurs, tous hétérosexuels, Henri est le seul de sa famille à aimer les hommes et à avoir des relations sexuelles avec eux. Pour lui, il est "né homosexuel".
Annick, avec son prénom de circonstance, est une jeune fille de 32 ans. Elle est lesbienne, c'est-à-dire qu'elle a des rapports intimes avec une autre fille. Il y a cinq ans de cela, une nuit, elle surprend son petit ami dans les bras d'une fille. C'est la déception. Les larmes aux yeux, elle court se confier à l'une de ses amies. De consolatrice, cette dernière, dès ce moment, remplace le petit copain infidèle. "Depuis le regard des garçons m'insupporte et je les hais!", lance Annick. Maintenant poursuit-elle, elle a "un prince charmant [c'est une fille] qui me fait vivre une romance faite de simplicité. Nous nous aimons sincèrement. Et je sais qu'il ne me trahira pas".
Le rejet de la société
Le plus difficile pour les homosexuels n'est pas tant leurs pratiques sexuelles, mais le fait de s'accepter et de faire leur coming-out. Autrement dit, se faire admettre par la société en se montrant au grand jour en tant qu'homosexuels et assumer leur homosexualité. Cette impossibilité de s'afficher se révèle très douloureuse pour eux.
"Ce n'est pas facile de vivre son homosexualité et d'en parler à quelqu'un. Ni à sa famille, ni à ses amis. Personne ne peut comprendre ce que c'est qu'être homosexuel! Les rares personnes qui le savent me demandent pourquoi une belle fille comme moi couche avec une autre fille", affirme Annick qui auparavant n'avait jamais eu d'attirance pour d'autres femmes. "Tout parent voudrait que son enfant suive la norme de la société. " " Les miens le prenaient très mal et ne concevaient pas que je sois homosexuel", confie Henri. A l'école primaire, du fait qu'il était un garçonnet efféminé, il a été la risée de ses camarades de classe et des autres enfants du quartier. C'est à l'age de 14 ans qu'il prend conscience de sa situation. "Une fois que j'ai su que j'étais homosexuel, je me suis accepté et j'ai assumé" dit-il. La norme de comportement sexuel au Burkina Faso est l'hétérosexualité. Face donc à l'homosexualité, les attitudes varient de l'incompréhension, à l'exclusion. "Moi homme, en regardant une femme bien habillée, j'y trouve un certain plaisir et j'ai des sentiments. Et je n'arrive pas à comprendre que certains hommes désirent d'autres hommes. Si telle était l'attitude de leurs parents, seraient-ils nés?", se demande Aboubacar, étudiant en droit. Avant de renchérir : "Je pense qu'il faut enfermer tous ces homosexuels. Ce sont des malades. D'ailleurs, le député burkinabè, qui osera voter une loi afin que notre société reconnaisse l'homosexualité, fera une insulte au genre humain. Il ne mérite pas sa place à l'Assemblée nationale". Marianne, enseignante de profession et croyante, dénonce les efforts de certaines personnes "à démontrer que l'homosexualité est une chose naturelle, et qu'à côté des hétérosexuels, il y a les homosexuels, comme il y aurait, par exemple, les Blancs et les Noirs. J'ai naïvement, toujours pensé que l'homme et la femme allaient si bien ensemble, et qu'ils étaient faits l'un pour l'autre". Léon pense qu'il faut éradiquer l'homosexualité avec le soutien du droit en prenant en compte les aspirations du peuple. "Or les aspirations du peuple burkinabè en matière de relation, c'est le mariage homme-femme". Patrick, lui a été désappointé : "j'ai été déçu de découvrir qu'une personne que j'estime beaucoup est homosexuelle. Dès cet instant, j'ai eu de la peine pour lui et pour moi parce que je ne peux pas comprendre qu'en Afrique, un jeune homme beau, élégant soit homosexuel".
Pour Dieudonné, imprimeur, les homosexuels : "sont des malades qui, à force de copier le Blanc deviennent moins que des animaux. Ils ont perdu la raison. Les animaux sont encore mieux que ces personnes car je n'ai jamais vu deux chiens ou deux chattes s'accoupler. Les rapports qu'ils entretiennent sont des actes contre nature qu'il faut réprimer avec la dernière énergie".
Pour certaines personnes, l'homosexualité est le résultat de la dégradation des mœurs face à un système éducatif destructeur qui n'exalte pas les valeurs des sociétés traditionnelles burkinabè et ne fait que pousser les jeunes à consommer aveuglement tout ce qui vient de l'Occident. Ce rejet de l'homosexualité, de l'appréciation personnelle, va jusqu'à à la discrimination, à l'agression verbale et physique. "Une fois, nous sommes allés dans un bar et on a refusé de nous servir parce que nous étions gays", dénonce Henri. Les homosexuels ne fréquentent pas de lieux de divertissement qui leur sont propres. Mais lorsqu'ils prennent l'habitude d'un lieu, cet endroit est étiqueté et les personnes qui ne veulent pas les côtoyer désertent ces lieux. Ils se plaignent également du harcèlement policier. Les personnes qui stigmatisent les homosexuels (gays ou lesbiennes) sont appelées homophobes par les homosexuels. L'homophobie, comme la définit Annick, "est le fait de déconsidérer et de dévaluer la sexualité des hommes qui font l'amour entre eux, ou des femmes entre elles".
Mais on trouve aussi des Burkinabè tolérants qui essayent de comprendre le comportement des homosexuels en analysant le contexte mondial. "Du moment que l'être humain a pu modifier sa sexualité par l'usage des contraceptifs, pour ne pas agir comme les animaux programmés pour avoir des rapports sexuels et dès lors que l'on considère que l'amour n'est plus un moyen de la procréation mais un moyen de plaisir, on ne peut pas considérer l'homosexualité comme une déviance, car la procréation n'est plus l'élément essentiel dans les rapports sexuels, c'est le plaisir. Si l'on part du postulat que faire l'amour, c'est procréer, en ce moment, l'on peut dire que l'homosexualité est une déviance. Or ici, ce n'est pas le cas. Si une personne ne trouve pas son plaisir avec une autre de même sexe qu'elle, pourquoi lui interdire cela", soutient Luc Ibriga, enseignant à l'Unité de recherche et de formation en sciences juridiques et politique de l'Université de Ouagadougou.
Quelques personnes restent indifférentes à la pratique homosexuelle. "Si c'est leur nature, il n'y a pas à être spécialement fier d'être homosexuel, pas plus que d'être hétérosexuel", lance serein, Madi, fonctionnaire. D'autres émettent des inquiétudes. "Chaque citoyen doit assumer sa part de responsabilité par rapport à ce phénomène, sinon cela sera un désastre pour notre société et ce, lorsque ces homosexuels profitant de la tolérance et de l'indifférence vont commencer à réclamer des droits".
Pour l'heure, les homosexuels burkinabè ne pensent pas à une quelconque revendication de droits. "La société burkinabè est vraiment homophobe et elle n'est pas prête à nous laisser nous exprimer. Ce qui fait que nous sommes discrets", constate Henri.
A force de subir les différents types de discriminations, Henri ne s'en émeut plus. Ce qui importe pour lui, c'est l'attitude de ses parents à son endroit. "Par amour pour moi, ma mère, mes frères et sœurs ont fini par accepter mon homosexualité". "Si tu écoutes les autres, tu pleures dans un coin toute ta vie, donc, ça ne sert a rien de les écouter. Je suis ce que je suis", dit Annick en hochant les épaules. Ils mènent leur vie comme tout le monde. Même, l'amour fait partie de leur épanouissement.
De l'amour comme chez les hétérosexuels
"C'est pas parce qu'on est homosexuel qu'on n'est pas humain, ce n'est pas parce qu'on est gay qu'on est anormal. Nous sommes comme les autres", soutient Henri. Pour lui tout comme pour Annick, le fait que dans un couple homosexuel " masculin ", l'un des partenaires se comporte comme une femme et l'autre comme un homme est pour suivre la nature des choses. "La sexualité, disent-ils, ne définit pas la qualité de l'Homme. Tout se passe dans la tête". Puis Henri de renchérir, "moi par exemple, je suis efféminé et dans mon couple, je suis la femme. J'ai besoin d'un homme qui va m'aimer, qui va s'afficher avec moi et me présenter comme sa femme". Les homosexuels aiment donc un partenaire comme les hétérosexuels aiment le leur. Très souvent les homosexuels burkinabè ont pour partenaires "des Européens parce qu'avec eux, au moins, on se sent à l'aise. J'ai vécu 5 ans avec un Français et dans ses bras, je me sentais femme, aimée, dorlotée. Avec les Noirs, ce n'est pas possible. Ils sont avec toi juste parce qu'ils veulent coucher mais refuse de s'afficher", se désole Henri. Certains gays ou lesbiennes burkinabè tentent aussi de dissimuler leurs préférences sexuelles en épousant une femme ou un homme pour déjouer la vigilance de la société. Ni Annick ni Henri ne comptent avoir ou adopter des enfants. Pour eux : "la société burkinabè est homophobe. Avoir un enfant ou en élever serait le marginaliser avec les moqueries, les insultes, les actes discriminatoires...". Et Aboubacar de s'écrier : "Qui va accoucher afin qu'eux, ils adoptent ?" Notre contexte social n'est pas favorable et prêt à accepter que les homosexuels revendiquent le droit de se marier ou d'avoir des enfants comme sous d'autres cieux.
Tout comme, il y a des prostitués hétérosexuels, il en existe également homosexuels fréquentés par des hommes ou femmes mariés, par des solitaires ou aventuriers d'un soir. De fait, il y a des homosexuels qui couchent juste pour le plaisir, les fantasmes, satisfaire une curiosité, ou par vice. D'autres le font tout simplement pour de l'argent. "Nous ne considérons pas ces personnes comme homosexuels car l'homosexualité ne se résume pas à une pratique sexuelle, ce n'est pas un métier, c'est un mode de vie", martèle Henri. Dans notre société, l'hétérosexualité est identifiée comme la norme sexuelle. A peine si l'on parle de l'homosexualité. Pourtant, les homosexuels existent. L'arrivée timide et discrète de la communauté transgenre (transsexuel, travestie...), où chacun se définit en fonction du genre psychique qu'il ressent comme le sien, et ce, sans considération de ses organes génitaux, va tout déranger
Le terme de sodomie vient du nom de la ville de Sodome. L'histoire de Sodome et de Gomorrhe, selon la Bible et le Coran, révèle que Dieu a détruit ces deux villes en faisant pleuvoir sur elles, du feu et du soufre. Pourquoi donc ? Selon les deux livres saints, c'est parce que : "Le cri contre Sodome et Gomorrhe s'est accru, et leur péché est énorme ". Les vieillards et les enfants dont Lot était le prophète, "lui dirent : Où sont les hommes qui sont entrés chez toi cette nuit ? Fais-les sortir vers nous, pour que nous les connaissions ". Genèse 19.5. Dans la Bible, "connaître" est utilisé dans le sens d'avoir des relations sexuelles. Lot comprit leurs intentions et proposa des membres de sa famille : "Voici, j'ai ici deux filles qui n'ont point connu d'homme; je vous les amènerai dehors, et vous leur ferez ce qu'il vous plaira. Seulement, ne faites rien à ces hommes puisqu'ils sont venus à l'ombre de mon toit". Genèse 19.8. La punition contre ceux qui pratiquent l'homosexualité est la mort, c'est pourquoi Dieu a détruit par le feu Gomorrhe et Sodome, villes où l'homosexualité était largement pratiquée.
El hadj Adama Sakandé, premier vice-président de la communauté musulmane du Burkina affirme que "l'homosexualité qu'elle soit pratiquée par une femme ou par un homme, est sanctionnée par la loi islamique, la Charia". Et cette sanction n'est rien d'autre que la mort. Dans l'Ancien testament ou Loi de Moïse, en Lévitique18.22., il est écrit : "Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. C'est une abomination ". En Lévitique 20.13. , tous ceux qui s'adonnent à cette abomination seront "... punis de mort : leur sang retombera sur eux". Dans le Nouveau Testament en 1 Corinthiens 6.9-10, Paul a écrit : "Ne savez-vous pas que les injustes n'hériteront point le royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas : ni les débauchés, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les homosexuels, ni les voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les outrageux, ni les ravisseurs, n'hériteront le royaume de Dieu". Aucun verset biblique n'utilise le terme homosexuel, selon l'abbé Valentin Nandnaba. Et d'expliquer "la Bible nous parle du mariage, de l'union entre une femme et un homme. C'est pourquoi il est dit que l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair. Les personnes qui pratiquent l'homosexualité, l'Eglise leur demande de cesser d'être chrétiens car elles sont toujours en état de péché mortel". Le Vatican affirme que les pratiques homosexuelles sont des "péchés gravement contraires à la chasteté", condamnés par les écritures. Le Saint siège voit, dans l'homosexualité, "un instrument du diable menaçant la société... une nouvelle idéologie du mal, peut-être plus insidieuse...".
L'Islam et la chrétienté burkinabè rejètent l'homosexualité. Ils ne sont pas prêts à accueillir en leur sein des homosexuels. Pourtant, certains homosexuels sont profondément croyants. "Je suis [croyant] et pécheur comme toute créature. Je sais que la religion interdit ce que je fais. Mais cela ne veut pas dire que ma religion me bannit. Lorsque, j'y vais j'essaie de ressembler aux autres croyants", avoue Henri, un homosexuel.
La Bible et le Coran sont, certes, des repères mais les religions subissent l'évolution sociale. Le sentiment religieux, qui s'est fortement effrité en Europe, soutient Marc, ex-séminariste, est à l'origine de la forte propension de leurs citoyens à l'homosexualité : "Ils n'ont plus de repères religieux, car ils ne croient plus en Dieu, pas plus qu'à la Bible et au Coran. Et lorsqu'une personne n'a plus de repère, elle agit comme elle le désire. Cet effritement commence en Afrique et notamment au Burkina Faso. Il nous faut donc faire attention et vite agir pour empêcher... ".
Pour combattre l'homosexualité, Marc propose donc le rattachement de l'homme à Dieu avec le respect des dix commandements divins. El hadj Adama Sakandé de la communauté musulmane préconise : "d'inculquer aux enfants les valeurs culturelles et spirituelles, de respecter les principes d'éducation édictés par le Prophète Muhammad : de 0 à 7 ans, jouer avec l'enfant car il n'a pas la raison très développée. De 7 à 14 ans, l'éduquer en lui apprenant à faire ses prières, le jeûne. C'est à cet âge qu'on sépare les garçons et les filles. Les garçons doivent avoir les couchettes et les filles les leurs. Les enfants, dès lors, s'identifient aux rôles liés à leur sexe".
Ramata Soré
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